Inspecteur «le dingue»
Le dimanche 21 octobre 2007
Simon Gravel
La Presse

Une main de poker est un roman policier. Les indices sont parfois aussi minces que dans les enquêtes d'Hercule Poirot, mais ils existent quand on sait les détecter. Cette chronique est entièrement consacrée à l'analyse d'une main jouée par Philippe «le dingue» Boucher, qui nous montre comment réfléchit un joueur de classe mondiale.

Toute l'année, «le dingue» fait son blé sur l'internet. Quand juin arrive, il se dirige vers Las Vegas et participe à plusieurs tournois des Séries mondiales.philcybers.jpg

En deuxième ronde du Championnat du monde de duel 2007, Boucher affronte un Géorgien d'une cinquantaine d'années. En faisant la connaissance de son adversaire, Boucher forme son plan de match. «Je me dis qu'il va probablement jouer ses cartes. Il va relancer avec roi-dame et coucher les petites mains. Ma stratégie est de le piquer avec des petites mises. Aussitôt qu'il réagit, je sais qu'il a une bonne main et je peux partir de là.»

La main critique se produit très tôt. Boucher a 5 et 6 de coeur. Une main de départ intéressante qui donne des possibilités de couleur et de séquence.

Premier indice: Boucher relance. Son adversaire le relance du minimum. «Il a probablement une bonne main et ne veut pas que je me couche. Il peut avoir as-dame, ou même deux as», dit Boucher.

Boucher suit. Le flop tombe: 5-5-7, avec deux piques. Ce qui donne un brelan de 5 à Boucher, une main très forte à un contre un.

Deuxième indice: «Je vois qu'il est déçu. Il passe, raconte Boucher. Je me dis qu'il doit avoir raté son flop.»

Boucher veut faire de l'argent avec ses trois 5. Il s'abstient donc de miser, pour garder son adversaire dans le coup, un risque calculé.

Le tournant amène un 8 de pique. Ça en fait trois sur la table. La couleur devient possible.

Troisième indice: Le monsieur de Géorgie regarde ses cartes. «Il doit avoir l'as de pique, le classique», se dit Boucher.

L'adversaire de Boucher fait une petite mise. Boucher relance, car il ne veut pas voir un quatrième pique arriver (au cas où l'adversaire a un seul pique dans les mains).

Quatrième indice: Son adversaire le surrelance une nouvelle fois du minimum.

Boucher commence à moins aimer sa main. Il suit tout de même, espérant l'améliorer à la rivière.

La rivière est un 4 de carreau, ce qui donne une séquence à Boucher. Mais son adversaire pousse son tapis: all in! (voir le diagramme)

Cinquième indice: «Il se met à me parler alors qu'il avait été tranquille jusque-là. Il a l'air vraiment confiant.»

Boucher revoit toute la main mentalement. «J'ai la séquence. S'il n'a pas la couleur, je suis bon. Je ne crois pas qu'il a une main pleine parce qu'il m'a relancé du minimum avant le flop. S'il avait eu une paire de 7, il aurait voulu aller voir un flop.

«Je le vois plutôt sur un bluff - il n'a pas attrapé son quatrième pique - ou sur une couleur. J'essaie de lui parler. Là j'ai trouvé qu'il en mettait trop. Si tu me suis, il faut que t'aies au moins la couleur. Peut-être la séquence. Ah, tu peux avoir une main pleine aussi!»

Eurêka!

«Ma première lecture refait surface: il joue ses cartes. J'en viens à la conclusion qu'il a une forte main. Je ne bats pratiquement qu'un bluff. Je ne le vois pas faire tapis avec une paire d'as. Il aurait peur de la suite.

«Le match est jeune, il reste beaucoup de marge de manoeuvre. Je me dis que je suis pas mal meilleur que lui, que j'ai encore beaucoup de jetons. Si je me trompe, il peut m'avoir bluffé, ce n'est pas grave, je recommence.»

Boucher se couche et concède le pot à son adversaire. Il va quand même remporter le match. Après deux autres victoires, dont une contre le joueur commandité Roland de Wolfe, Boucher termine 17e et remporte 16582$.

Son adversaire de Géorgie lui a avoué après le match qu'il avait deux piques en main, donc la couleur, dans cette main cruciale.

 
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